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L'entreprise qui abuse

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Cadences impossibles, infractions en rafale : une entreprise de distribution de prospectus exploite une main-d'œuvre précaire. Ce secteur économique jouit d'une convention collective sur mesure...

Les employé d'Adrexo sont victimes d' "exploitation éhontée" selon l'Inspection du travail
Les employé d'Adrexo sont victimes d' "exploitation éhontée" selon l'Inspection du travail France Soir

Assez de cette paperasse colorée qui nous envahit ! « Pas de pub », affichent même certains sur leur boîte aux lettres. Mais qui connaît la réalité quotidienne de ceux qui distribuent les prospectus ?

Il est 8 h 30 sur le site de Mudaison, à une dizaine de kilomètres de Montpellier. Devant le hangar décati aux couleurs blanc et violet d'Adrexo, numéro 2 français de la distribution publicitaire, des palettes chargées de tonnes de papiers attendent que les salariés viennent en prendre livraison avant de les répartir toute la semaine dans les milliers de boîtes aux lettres de la région.

Le ballet des voitures a déjà commencé. Des voitures hors d'âge pour la plupart. Tout comme les conducteurs qui en descendent. A Mudaison, 60 % des distributeurs sont des retraités qui arrondissent des fins de mois impossibles grâce au cumul emploi-retraite. Les autres ? Etudiants, chômeurs, mères au foyer, handicapés. Tous à temps partiel.

Fabienne, 71 ans, vient de recevoir sa feuille de route de la semaine : elle distribuera 1.025 kg de pubs dans 1.760 boîtes aux lettres, pour... 86,05 € brut. Soit un peu plus de neuf heures de travail, calculées à l'avance selon des critères géographiques d'habitat collectif ou individuel. Une cadence de 191 boîtes à l'heure. « Mon mari, mon fils, ma fille, toute la famille s'y met ! » reconnaît cette femme fatiguée par douze grossesses, qui souffre d'arthrose dans le genou.

Ortwin, un Allemand de 70 ans, long et sec, remplira, lui, 858 boîtes en zone urbaine pour 16,66 €. « Je serai payé pour une heure et 53 minutes, alors que je vais travailler au moins quatre ou cinq heures. C'est de l'exploitation, mais je n'ai pas le choix : les cadences apparaissent sur nos feuilles de route. Qu'on les tienne ou pas, ce n'est pas le problème de la direction. »

Travail dissimulé

Ce matin, comme tous les matins depuis un mois, des délégués CGT occupent le parking d'Adrexo et informent les distributeurs de leurs droits. La grogne monte. En 2008, le syndicat alertait l'Inspection du travail sur les cadences sous-évaluées et la non-conformité du hangar dans lesquels les distributeurs effectuent le tri des prospectus. Le 17 février dernier, le tribunal de grande instance de Montpellier exigeait la mise en conformité des locaux, avec installation de chauffage, de sièges et de postes de travail adaptés. Réponse d'Adrexo : les salariés trieront chez eux ou dans leur voiture. « Le tri dans les dépôts est une tolérance pour arranger les distributeurs », se défend Frédéric Pons, le PDG national. « Ce n'est pas la norme. » Mais l'Inspection du travail (IT) ne l'entend pas de cette oreille : « Le travail à domicile est réglementé », rappelle-t-elle. « Il donne lieu, notamment à des défraiements de loyer, électricité et chauffage. » Adrexo affirme les payer. « Faux ! » rétorque l'IT. « Ils ne défraient pas ceux qui font aussi la distribution. Or c'est la majorité. »

A ce jour, la situation est bloquée à Mudaison, et la société condamnée à 5.000 € d'astreinte par jour tant qu'elle n'aura pas exécuté la décision. Mais l'IT ne baisse pas les bras et la CGT a engagé une avocate, Natacha Yehezkiely, qui compte assigner à nouveau l'entreprise, pour travail dissimulé notamment : « Sur les feuilles de route, des secteurs ruraux sont classés comme urbains, donc avec plus de boîtes aux lettres au mètre carré et des cadences plus élevées. Les distributeurs dépassent systématiquement le temps alloué », s'indigne la jeune avocate. « Après contrôle, il s'avère que 95 % des feuilles de route ne sont pas conformes. Adrexo prévoit sciemment une heure de tournée quand il en faudrait trois ou quatre. »

Des procédures dans toute la France

Au dépôt de Nîmes, des inspecteurs ont suivi des salariés pris au hasard, en comptant précisément le nombre de mètres parcourus à pied lors d'une tournée. Rapporté au temps imparti, il aurait fallu que les distributeurs marchent à 8 km/h pour être dans les clous. « Selon des médecins, un sportif avance d'un pas vif à 5km/h ! » L'Inspection du travail en rirait presque si elle n'y voyait un cas d'« exploitation éhontée » de la précarité.

Adrexo ne compte plus les procédures engagées contre elle par ses salariés dans toute la France, aux prud'hommes ou au pénal, pour travail dissimulé, locaux non conformes aux normes de sécurité ou modification illégale des contrats de travail. Caen, Marseille, Grenoble, Rennes, Toulouse, Rouen, Strasbourg, Monpellier... Condamnée souvent, relaxée parfois, comme à Mont-de-Marsan où l'accusation de travail dissimulé n'a pas été reconnue. Comme toutes les entreprises du secteur, Adrexo se réfugie derrière une convention collective dérogatoire à l'avantage de l'employeur (voir encadré) : horaires de travail précomptés, cadences en fonction des zonages, tri à domicile, utilisation des véhicules personnels, frais kilométriques au rabais. Tout est prévu, pesé, calculé au plus juste.

500 € pour 40 heures de travail

Vous avez aimé les emplois-jeunes ? Vous adorerez les emplois-vieux ! Adrexo surfe sur la vague de l'insertion sociale. Sur ses 23.000 distributeurs, un tiers ont plus de 50 ans. En 2009, Frédéric Pons, très à l'aise avec ses cumuls emploi-retraite, déclarait dans Marianne : « La livraison de prospectus est un exercice un peu physique pour cette main-d'œuvre vieillissante, mais nous rendons service à ces gens : grâce à ce boulot, ils économisent un abonnement au Gymnase Club. » Les « vieux » de Mudaison s'en souviennent encore. « Marcher quinze kilomètres par jour en traînant un chariot de vingt ou trente kilos, c'est sûr, ça maintient en forme ! » s'exclame Jacques, 73 ans, chez Adrexo depuis six ans. Et de détailler tendinites, douleurs lombaires, épuisement dès 17 heures. Le poids des publicités qu'il distribue lui fait souvent sentir cruellement celui des ans. Adrien, bientôt octogénaire, admet que sans sa sieste quotidienne, il ne tiendrait pas le coup. Pourtant, « il faut que le corps tienne. Si je devais m'arrêter, je n'aurais plus que ma retraite de 400 € pour vivre, autant dire rien », bougonne-t-il essoufflé, sans interrompre le chargement de sa vieille Fiat rouge. Chez Adrexo, Adrien gagne 500 € par mois, pour 40 heures de travail effectif par semaine. Petit à petit, les voitures repartent du dépôt, le coffre alourdi de plusieurs centaines de kilos de pubs qui dépassent souvent le poids utile autorisé. Elles passent la grille et s'engagent à droite, sur la route qui longe le golf de Maillargue, si proche que parfois les petites balles blanches atterrissent sur le parking où les distributeurs s'échinent à des cadences infernales. Deux mondes.

Multiples infractions

Une dizaine d’infractions au Code du travail ont déjà été relevées chez Adrexo, parmi lesquelles :
> Travail dissimulé (lire l’article)
> Modification illégale de contrats de travail
Refusant de mettre ses locaux en conformité, Adrexo oblige les distributeurs à trier les prospectus à domicile, ou leur retire le tri, d’où une réduction de salaire (art. L4612-8).
> Manquements à l’hygiène et à la sécurité
Pas de chaussures de sécurité pour le personnel assurant la manutention des charges (art. R233-1-3), pas de chaise ni de plan de travail adapté au tri (art. R232-4), pas de chauffage (art. 232-4).
> Poids excessif des « poignées »
Dans la convention collective, le poids des poignées est limité à 500 g, sauf pour des documents uniques (de type annuaire). Chez Adrexo, certaines poignées de prospectus pèsent jusqu’à 1 kg.
> Non-adaptation du travail au salarié
Le Code du travail est formel : on doit adapter le travail à l’homme, et non pas l’inverse. Chez Adrexo, un retraité de 80 ans ou un handicapé est soumis aux mêmes cadences qu’un homme de 45 ans en forme.
> Non-paiement des frais liés au travail à domicile (électricité, chauffage, loyer : art. L7422-11)
> Représentation insuffisante du personnel
Un seul comité d’entreprise et un seul comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail, au siège social, à Aix-en-Provence, pour l’ensemble des 24.000 salariés.

Enquête réalisée par Marie Marvier

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Réactions à cet article1 commentaire

  • Par Anonyme-77656, le 28 mar à 02:30

    Anonyme-77656
    Ceci est grave ...

    L'exploitation sous toutes ses formes est ignoble. En connaissance, 50 ans récemment sans emploi, marié, 4 enfants, bac + 5, dernier emploi qualifié proposé sur contrat, implicitement un CPE camouflé, statut de maîtrise (Bac +1) rémunération Brute 1800. Hors, en réalité, j'ai mis en application toutes mes compétences de base salariale 3600 brut. Effectivement comment faire face à la nécessité de vie ? Se battre ? Contre qui ? Les pouvoirs se servent de la cause pour leur cause, d'un bord politique à l'autre, dans ce système mis en place appelé société démocratique. Il faut arriver à sanctionner gravement ces pratiques pour qu'elles cessent. Pendant ce temps, nous devons faire profil bas car les charges de nos enfants et nos crédits qui va les payer à notre place. C'est affreux mais, mes pensées n'arrivent plus à se mettre en mémoire les paroles de la lutte mais retrouvent celles des partisans car la guerre contre ces mafias politiques est aujourd'hui une nécessité de vie présente et vaut pour celles de l'avenir de nos enfants. L'abstention au vote est révélatrice d'un malaise profond, social et mental. Je comprends les différences et je les admets pour l'ensemble sociétal mais se retrouver à mendier du travail et subir les conjonctures sciemment construites, par des profiteurs, ceci mériterait une réponse qui scotche l'opinion politique et l'obligerait à radicalement changer son fusil d'épaule. Vaut mieux donner à réfléchir rapidement que de servir de sujets à réflexion aux Ecoles Nationales d'Administration. Toucher l'homme a toujours été plus bénéfique pour qu'il agisse que de lui parler de nos problèmes qu'il connait déjà mais ne fera jamais rien pour les résoudre mais bien au contraire. C'est l'essence même de la politique démocratique de métier. C'est l'essence même de notre adversité et de tous les exemples que l'on pourrait donner qui sont légions.



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Publié : 27/03/11 - 23h07
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