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"J’ai vécu l’enfer de Fukushima"

Crise nucléaire au Japon


Le Français Philippe Nibelle refuse de quitter sa terre d’adoption.

Cet enseignant de 60 ans, marié à une Japonaise, vit à Aizu Wakamatsu, dans la préfecture de Fukushima, à 100 kilomètres de la centrale nucléaire
Cet enseignant de 60 ans, marié à une Japonaise, vit à Aizu Wakamatsu, dans la préfecture de Fukushima, à 100 kilomètres de la centrale nucléaire France Soir

Cet enseignant de 60 ans, marié à une Japonaise, vit à Aizu Wakamatsu, dans la préfecture de Fukushima, à 100 kilomètres de la centrale nucléaire. Il publie son Journal d’une apocalypse (*).

FRANCE-SOIR Où étiez-vous le 11 mars lors du tremblement de terre ?

PHILIPPE NIBELLE Chez moi, dans mon atelier. Cela fait seize ans que je vis au Japon, jamais je n’ai connu un tel tremblement de terre. Je suis traumatisé à vie. Tous les meubles à terre en un instant. Tout tanguait. Je me suis rué dehors. J’ai vu le macadam onduler comme un serpent. Voir la route qui se craquelle, les fissures qui s’ouvrent… c’est affolant. Il y avait une tempête de neige, on n’y voyait rien. Je suis rentré chez moi, je me suis recroquevillé. Je suis resté quatre heures prostré, les muscles tétanisés. Je n’ai pas honte de le dire, j’ai eu peur, j’ai pleuré. Quand ma femme est rentrée de son travail, j’étais muet. C’est elle qui m’a appris qu’il y avait eu un tsunami. Par chance, l’électricité n’a pas été coupée. On a allumé la télé et c’était encore plus affolant. J’ai vu une vidéo qui me hante encore. Elle montrait la vague qui se retirait en emportant des corps, des paquets de corps.

F.-S. A peine remis, vous apprenez qu’une explosion menace la centrale de Fukushima, à 100 km de chez vous…

P. N. J’ai pris la main de ma femme, Keiko, persuadé qu’on allait mourir. Le nucléaire, pour moi, c’était Hiroshima, Nagasaki. La vie était belle, et je me suis retrouvé face à la mort. Et puis l’explosion a eu lieu, et on était encore vivants. Cela m’a redonné de l’espoir ! Je ne connais rien au nucléaire, j’avais une trouille infinie, j’ai cherché des infos sur Internet.

F.-S. Et vous êtes devenu « le Français de Fukushima », correspondant pour de nombreux médias…

P. N. Partager mon quotidien et mes angoisses avec des millions de gens, en français, rendait le fardeau moins lourd. Mon deuxième exutoire a été l’écriture de ce livre. Cela m’a obligé à chercher des informations, à sortir voir des gens. Sinon, je n’avais qu’une envie, me terrer, ou partir.

F.-S. Faisiez-vous confiance aux autorités japonaises ?

P. N. On entendait : « On vous protège. » Mais les sites allemands ou anglais étaient alarmistes. Les Américains évacuaient leurs ressortissants dans un périmètre de 80 km, pas les Japonais. Comment déplacer 20.000 personnes, les loger, leur donner du travail ? Je suis devenu un peu paranoïaque. J’ai pensé qu’on ne nous disait pas la vérité. Ma femme, qui est japonaise, accepte ce que dit son gouvernement. J’ai mis trois semaines à lui faire comprendre qu’il faudrait peut-être, un jour, évacuer. L’ambassade de France nous a envoyé des pilules d’iode de potassium pour protéger la thyroïde. Cela nous donne 24 heures de répit en cas d’explosion pour tenter de nous éloigner.

F.-S. Un soir, de retour du travail, elle vous donne un billet d’avion pour la France…

P. N. Il n’y avait qu’une place, pour moi ! Ce geste d’amour m’a beaucoup déstabilisé. Mon épouse pensait que c’était à cause d’elle que j’étais au Japon. Elle refusait de quitter sa famille, son travail, les patients de la maison de retraite où elle est diététicienne. J’ai pensé à ma fille Chloé. J’ai contacté toute ma famille. Mais partir, c’était fuir. Et je ne voulais pas quitter Keiko.

F.-S. Comment vivez-vous, depuis ?

P. N. Il y a eu plus de 1.100 répliques depuis le 11 mars. Dès que la magnitude est supérieure à 4, vous recevez une alerte à la télé et sur votre mobile. La troisième semaine, il y en avait encore toutes les heures. Vous avez la trouille de prendre une douche, vous dormez à temps partiel, tout habillé, au cas où il faut cavaler dehors. En six semaines, j’ai perdu 7 kg. Aujourd’hui, je laisse une valise dans ma voiture, avec de l’eau, de la nourriture, un réchaud. Chaque matin, je regarde la dose de radioactivité annoncée par ma ville. Puis je constate, grâce à un appareil que m’a envoyé la Criirad (association indépendante d’information et de recherche sur la radioactivité, NDLR), le taux dans mon jardin. Puis je regarde la météo. Et comme je n’ai pas confiance, j’ai investi dans une girouette. Je guette le vent qui vient de la centrale nucléaire.

F.-S. Les autorités japonaises sous-estiment-elles le risque nucléaire ?

P. N. A mon sens, oui. Les habitants continuent à vivre, à travailler. Ils se moquent de moi avec mon gros masque sur le visage, au supermarché. J’ai surtout eu l’impression que Tepco, l’exploitant de la centrale, était dépassé. Il n’y a pas eu de recommandations officielles dans un rayon au-delà de 60 kilomètres autour de Fukushima. Pourtant, la radioactivité que j’ai mesurée chez moi est plus importante que ce que la ville indique. La Criirad a analysé un carré de mon gazon. Résultat : 0,6 mSv de radioactivité. Ils m’ont conseillé de ne pas marcher pieds nus sur ma pelouse pendant quelque temps…

F.-S. Frôler la mort vous a-t-il changé ?

P. N. Oui et non. Je ne veux pas faire d’examen de santé pour savoir si je suis irradié, car ma femme n’y aura pas droit. Je préfère qu’on soit tous les deux dans le même état. Je veux surtout m’impliquer avec la Criirad, car cela m’oblige à rester vigilant. Pour les miens, mais aussi pour les enfants de la région. Ces doses de radioactivité sont inquiétantes à long terme. J’ai distribué dix appareils Radex dans des écoles maternelles pour faire des mesures et envoyer les infos en France. Déjà plus personne ne parle de Fukushima.

F.-S. Jeudi, vous repartez au Japon. Dans quel état d’esprit ?

P. N. J’angoisse. La dernière fois que je suis venu à Paris, il y a deux ans, et que j’ai dit au revoir à ma fille, Chloé, je partais pour un pays normal et tranquille. Cette fois, je ne vais pas dans un paradis, plutôt vers l’enfer. La séparation sera rude. Tepco nous dit que ça va s’arranger, que d’ici neuf mois tout sera réglé. Mais si vendredi, il y a un tremblement de terre de magnitude 9, la centrale explosera. Aurais-je le temps de courir à ma voiture ?

Philippe Nibelle, Journal d’apocalypse, le Français de Fukushima, éd. Du Rocher.

Propos recueillis par Juliette DemeyPropos recueillis par Ju
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Publié : 10/05/11 - 06h45
Mis à jour : 10/05/11 - 07h56
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