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L’inventeur du Mediator face à son accusatrice

Médecine


D'un côté, Jacques Servier, président du deuxième groupe pharmaceutique franais. De l'autre, Irène Frachon, pneumologue brestoise à l'origine du scandale. Entre les deux, Mediator, le médicament qui aurait causé la mort de plusieurs centaines de personnes. 

Entre un et trois millions de patients ont été exposés au Mediator. Le chiffre fait peur. Selon une étude de la Caisse nationale d’assurance maladie, ce médicament coupe-faim contre le diabète aurait provoqué au moins 500 décès, 1.750 interventions chirurgicales et 3.500 hospitalisations entre 1976 et son interdiction en 2009. L’affaire est énorme. D’autant plus que les communications alarmantes se sont multipliées dès 1997 dans les plus sérieuses revues médicales. Douze années d’attentisme que ne peuvent comprendre les milliers de victimes. Qui porte la responsabilité de ces drames humains ? Le laboratoire Servier qui a mis au point et commercialisé le Mediator, une molécule proche de l’Isoméride, autre coupe-faim Servier interdit en 2007 à cause des graves complications pulmonaires qu’il entraînait ? L’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), accusée d’attentisme par les uns, soupçonnée de conflit d’intérêts par les autres ?

Un rapport sénatorial de 2006 mettait déjà en cause l’indépendance de cette agence entièrement financée par les laboratoires pharmaceutiques. Les pouvoirs politiques, trop complaisants envers Jacques Servier ? Le laboratoire aurait dégagé 1 milliard d’euros de profit sur le seul Mediator, selon Libération. Ou encore les médecins qui auraient prescrit du Médiator à 20 % de patients en surpoids mais non diabétiques ? Une enquête de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales) rendra ses conclusions le 15 janvier. France-Soir a dressé le portrait des deux principaux protagonistes de ce dossier (hormis bien sûr les victimes) : le docteur Irène Frachon qui a révélé le scandale contre vents et marées, et le patron tout-puissant du laboratoire incriminé, Jacques Servier.

Jacques Servier, un géant qui vacille

Président du deuxième groupe pharmaceutique français, décoré des plus hautes distinctions, Jacques Servier devra s'expliquer sur les drames causés par le Mediator. Portrait d’un homme très puissant aux multiples visages.

Mais qui est donc Jacques Servier ? Propriétaire de 100 % du Laboratoire Servier, ce petit homme sec de 88 ans intrigue. « Admirable », pour ceux qui louent l’entrepreneur qui a su faire d’un laboratoire de quartier d’Orléans, un géant de l’industrie pharmaceutique française au chiffre d’affaires de 3,6 milliards d’euros, le deuxième en termes de ventes après Sanofi-Aventis. « Inquiétant », pour beaucoup d’autres. Parmi ces « autres », les milliers de victimes du Mediator, atteintes de valvulopathies ou d’hypertension pulmonaire.

Lorsque, jeune docteur en médecine et en pharmacie de 26 ans, Jacques Servier fonde cette petite affaire familiale a priori sans envergure, il surfe sur le contexte de l’immédiat après-guerre : « Les besoins de la médecine sont énormes maintenant, ils étaient encore bien plus grands il y a quarante ans. Nous avons tout fait pour y répondre », confie-t-il aux Echos en 2007.

Très vite, l’entrepreneur investit dans la recherche et le développement pour préparer l’avenir, même s’il se plaint de la difficulté à rentabiliser un médicament avec un brevet de seulement vingt ans, alors que douze années de recherche sont nécessaires. Sans doute la raison pour laquelle le laboratoire est détenu par une fondation de recherche, créée par Servier lui-même. Reconnu d’utilité publique, ce type d’organisme bénéficie d’allégements fiscaux qui permettent à l’industriel de consacrer à la recherche 25 % de ses revenus, soit beaucoup plus que ses concurrents. Servier devient un poids lourd du secteur, notamment en investissant opportunément, dès la chute du mur, dans les pays de l’Est.

Déjà plusieurs médicaments interdits

Hélas, dans les quinze dernières années, cette spectaculaire success story s’entache de nombreuses polémiques, dont plusieurs se terminent en justice. L’année 1997 marque le scandale de l’Isoméride, un coupe-faim proche du Mediator qui entraîne des complications pulmonaires graves, voire mortelles dans certains cas. Servier nie toute responsabilité, mais dans le même temps, le professeur Lucien Abenhaïm (ex-directeur général de la Santé), qui travaille sur les effets secondaires du produit, reçoit des menaces de mort sous forme de cercueils envoyés à son domicile. Le médicament n’en est pas moins interdit et le labo condamné à verser des dommages et intérêts à plusieurs victimes.

En 2003, c’est un antibiotique, le Locabiotal, qui est jugé inefficace par l’Afssaps l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), et proscrit à son tour. Trois ans plus tard, Servier est à nouveau pointé du doigt par l’association de défense des animaux, One voice, qui accuse le laboratoire de toxicologie du groupe, Biologie Servier, de multiplier les expériences sur les chiens, alors que l’Europe prend des engagements pour les remplacer par des méthodes substitutives.

Neuvième fortune de France

Classé neuvième fortune de France 2010 par le magazine Challenges, ce discret homme d’affaires, que l’on dit très catholique, n’en finit plus d’alimenter la rumeur. Sur ses critères d’embauche, notamment. En 2000, la Commission nationale informatique et liberté (CNIL) récupère des fiches confidentielles de recrutement du Laboratoire Servier qui déconseillent l’engagement d’un homosexuel. Un salarié du groupe affirme, de son côté, n’avoir jamais vu « aucun noir travailler chez Servier. Pour le ménage, ce sont des Français et des Portugais », allègue-t-il sur son blog. Des propos qui n’étonnent pas Joséphine (*). Cette jeune femme a été contactée, il y a deux ans, par un agent des ressources humaines qui faisait une enquête de personnalité sur une amie à elle, une chercheuse qui postulait pour travailler dans le laboratoire : « Ils m’ont posé des questions incroyablement personnelles sur elle. Etait-elle croyante ? Avait-elle des coups de blues ? Avait-elle un compagnon, des relations stables avec sa famille ? »

Une défense teintée de cynisme

Plus grave, Jacques Servier est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait pression sur l’Afssaps pour maintenir le Mediator malgré les nombreux signaux d’alerte lancés depuis douze ans. Pour sa défense, il affirme, dans Le Monde du 20 novembre, que son laboratoire a lui-même pris « la décision de retirer le médicament de la vente alors qu’aucun décès n’était encore signalé » et rappelle qu’en trente-quatre ans le Mediator n’a pas « suscité la moindre plainte ». Il va jusqu’à parler de « fabrication » dans le but « d’embêter le gouvernement ». Gouvernement qui, au passage, reste flou sur son rôle dans cette trop tardive interdiction.
 
Toujours est-il qu’il est élevé, le 7 juillet 2009, au rang de grand-croix de la Légion d’honneur. Lors de la cérémonie, Nicolas Sarkozy a des envolées lyriques à son adresse: « Vous vous êtes battu toute votre vie pour soulager et guérir […]. La nation vous est reconnaissante de ce que vous faites. Vous êtes une publicité vivante pour les médicaments Servier parce que, franchement, l’âge n’a absolument aucune prise sur vous. »

(*) Le prénom a été modifié.


Irène Frachon, la discrète qui dénonce

Irène Frachon l’avoue : rien ne la prédisposait à devenir une « redresseuse de torts ». Discrète, intelligente, posée, cette pneumologue de 47 ans, encore anonyme il y a peu, est devenue une héroïne. Que ce soit à la télévision, où elle est désormais invitée, ou sur Internet, où le public lui témoigne son soutien, cette blonde crève l’écran. Elle est la modeste qui refuse de courber l’échine devant les puissants. Car dans son combat pour obtenir le retrait du Mediator, un antidiabétique dangereux, elle n’a craint d’affronter ni le deuxième laboratoire pharmaceutique français ni les autorités sanitaires. Irène Frachon, enquêtrice « inébranlable », selon son éditeur Charles Kermarec, est un simple médecin. Mais elle ne lâche rien.

Pour cette fille d’ingénieur, née à Boulogne-Billancourt et devenue pneumologue en 1988, la médecine est une vocation. A l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart, où elle se forme au début des années 1990, elle vit des années décisives. Ses collègues bataillent alors contre l’Isoméride, un coupe-faim fabriqué par le laboratoire Servier, interdit en 1997 aux Etats-Unis puis en France. Comme le seront petit à petit les autres coupe-faim… Tous, sauf le Mediator. Lorsque son mari, ingénieur militaire, est muté à Brest, elle le suit, avec leurs quatre enfants – deux filles, deux garçons. Un jour de février 2007, au CHU, elle découvre qu’une de ses patientes atteinte d’hypertension artérielle pulmonaire a pris du Mediator. Elle mène l’enquête sur cet antidiabétique. Un article de la revue Prescrire, publié en 2006, la met sur la voie : et s’il y avait une « parenté chimique » entre le Mediator et le fameux coupe-faim interdit en 1997 ? Sans le savoir, elle vient de lever un lièvre de taille.

Un polar sanitaire

La suite ? Un vrai « polar sanitaire ». Patiemment, Irène Frachon assemble les pièces du puzzle. Elle sollicite le fabricant, le laboratoire Servier, qui la balade de silences en fausses informations. « Il fallait toujours jouer deux coups d’avance pour éviter d’être mat », confie-t-elle à Ouest-France. Opiniâtre, elle finit par confirmer que l’Isoméride et le Mediator ont un principe actif très proche, contrairement à ce qu’on lui martèle. Avec des collègues, elle compile des dizaines de dossiers de patients atteints de valvulopathie. Jusqu’à ce que la vérité éclate, « comme un nez au milieu de la figure », confie-t-elle dans Libération. Tous ont absorbé du Mediator. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), alertée dès 2008, attendra novembre 2009 pour retirer le Mediator de la vente.

Malgré cette victoire amère, le Dr Frachon ne se repose pas sur ses lauriers. Sa grande peur ? Que des centaines de victimes soient oubliées. « J’ai été choquée par le drame de l’Isoméride. Marquée par ces malades que j’ai accompagnés, pour certains, jusqu’à la mort, marquée par la pugnacité qu’ont dû déployer alors une poignée de médecins pour faire entendre raison aux autorités de santé, pétrifiées à l’idée de mettre fin à une telle “poule aux œufs d’or” », écrit-elle. Or seuls deux patients avaient à l’époque obtenu des dommages et intérêts. Pour informer les victimes du Mediator, elle va prendre la plume et raconter son incroyable enquête.

« J’ai été salie, attaquée »

Dans son livre (*), elle tacle le laboratoire Servier, qui n’a « jamais informé les médecins, y compris ceux qui l’interrogeaient sur le sujet, que ce médicament était d’une nature proche de l’Isoméride, interdit en 1997 ». Pointe ces médecins qui prescrivent cet antidiabétique « aux effets très modestes, souvent détourné de son usage pour en faire un coupe-faim ». Confie sa rage de découvrir qu’on en connaissait les effets secondaires. Dénonce la connivence de l’Afssaps, qui « craint les laboratoires, les lobbies », assène-t-elle dans Ouest-France. En portant les liens incestueux entre experts et laboratoires sur la place publique, Irène Frachon va subir d’innombrables pressions. « J’ai été salie, attaquée », lâche-t-elle. Mais la pneumologue trouve aussi des soutiens : l’équipe de cardiologie du CHU de Brest, ou cet informateur de la Caisse nationale d’assurance maladie, surnommé « Père Noël », qui lui confie que le Mediator engendre au moins 150 hospitalisations chaque année…

En juin 2010, alors que le sous-titre de son livre Mediator, combien de morts ? – à peine publié – est censuré, le député (PS) et cardiologue Gérard Bapt prend le relais. « Irène Frachon a eu le courage d’aller jusqu’au bout. Et j’ai découvert de nouveaux documents », explique-t-il. Ils prouveront que l’alerte avait été lancée dès 1999. Une nouvelle étude, cet automne, conclura qu’en trente-trois ans, le Mediator est à l’origine de 500 morts. Un chiffre en deçà de la réalité, estime la pneumologue, toujours pondérée, qui sait qu’au regard des 2,7 millions de patients traités, c’est peu. Mais elle ne digère pas l’absence d’autocritique de l’Afssaps. Faute de sanction lourde, craint-elle, d’autres scandales sanitaires se produiront. Ses détracteurs grincent qu’elle court après la célébrité. Irène Frachon ne leur répond guère. Elle reçoit des dizaines de courriers de victimes reconnaissantes. Mais aux flatteurs qui la portent aux nues, elle rétorque que sans une part de hasard, elle n’aurait peut-être jamais soulevé cette « sale histoire meurtrière ». Et qu’elle n’a fait « que son travail de médecin ».

(*) Ed. Dialogues.fr


Par Marie Marvier et Juliette Demey
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Réactions à cet article2 commentaires

  • Par Anonyme-77656, le 18 déc à 17:43

    Anonyme-77656
    sczndale des médicaments

    les personnes qui ont entérré ce scandale sont des criminels couverts par la politique

    1) les personnes décédes

    2) lespersonnes en souffrance

    3)le déficit de la sécu dont on nous accuse et que l'on paye pauvre de nous

    4)s'il y a un procés il vas durer des années et personne ne sera inquité


    pauvre france



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  • Par Anonyme-77656, le 22 déc à 16:19

    Anonyme-77656
    de tout coeur avec vous

    1 medecin m a prescrit mediator en 2004 quand j ai lu la notice j ai dit a mon epoux le medecin a commis 1 erreur je n ai pas de diabete j ai laisse ce medecin qui est vraiment touche par des drogues mais couvert par la politique



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Publié : 13/12/10 - 10h12
Mis à jour : 13/12/10 - 10h20
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